L’année 1937 marque un tournant décisif dans la vie de Cheikh Ibrahim Niass. C’est à cette date qu’il effectua son premier voyage hors du Sénégal et se rend en pèlerinage à la Mecque. Il fait une escale à Fez. Le Shaikh Abd as-Salam al-Sa ’id qui, en 1937, était le Muqaddam de la zawiya de Fez, après s’être entretenu avec lui, lui dit qu’il était « le successeur (Khalifa) d’Ahmad al-Tijani et l’intermédiaire entre le Prophète, les hommes et Ahmad al-Tijani ».

Fort de cette reconnaissance de la maison mère, Cheikh Ibrahim Niass continue sa route vers la Mecque. Il y fera la rencontre de l’Emir de Kano Abdullah Bayero, une rencontre, qui non seulement transformera sa vie, mais entraînera une redistribution des cartes dans le champ confrérique ouest africain. De nombreux auteurs sont unanimes sur l’idée que l’émir Abdullahi Bayero vivait une crise psychologico-mystique intense et qu’il s’était rendu au pèlerinage dans le but de rencontrer le Qutb al-zaman (pôle du temps). Il se laissa persuader que Cheikh Ibrahim Niass était bien le Qutb al-zaman qu’il recherchait. Abdullahi Bayero, après avoir renouvelé son affiliation à la Tijaniyya auprès d’Ibrahim Niass, l’invite à lui rendre visite à Kano, au Nord Nigeria. Ce qu’il fit, non pas en 1937, comme l’ont dit certains auteurs, mais en 1946, soit neuf ans après le pèlerinage. La guerre qui a eu lieu entre-temps a dû l’empêcher d’effectuer le voyage.

Lors de sa première visite privée de 1946 qui n’a duré que quelques jours, Cheikh Ibrahim Niass ne rencontre pas la plupart des ulémas de Kano. Toutefois, il avait laissé quelques exemplaires de son ouvrage Kashifoul-albas. A la lecture du Kashifoul-albas qui est une énorme fiche de lecture de la plupart des traités de Tassawuf, les ulémas furent très impressionnés par l’érudition de Cheikh Ibrahim Niass et sa connaissance des plus fines subtilités du tasawwuf. De là, à ce qu’ils se convainquent qu’il était le Qutbou-zaman, il n’y avait qu’un pas à franchir. Ce pas sera vite franchi du fait de l’adhésion de l’émir lui-même et de sa cour, mais aussi des ulémas Salgawa, à la Faydatidianiya.com. A la différence de Zaria et Katsina, réputées pour l’enseignement de la grammaire arabe, Borno pour la mémorisation du Coran, Sokoto pour le mysticisme, Kano était un centre réputé d’apprentissage de la jurisprudence (fiqh). Le shaikh Mahmud Salga (m. 1937/1356), fondateur de l’école de Salga, était un des spécialistes les plus réputés du fiqh maliki à Kano.

Un nombre important d’ulémas du Burkina Faso, du Niger, du Cameroun, du Tchad et du Nigeria (Sokoto, Kaduna, Zaria, Katsina), ont fréquenté l’école et sont devenus disciples des Salgawa. Après l’allégeance des fils de Salga à Ibrahim Niass à la fin des années 1940, la plupart de leurs disciples et anciens élèves vont reconnaître l’autorité de Cheikh Ibrahim Niass. Ceci a facilité la présence du mouvement de Baye Niass dans beaucoup de pays de la sous-région. Les Salgawa, par leurs écrits, leur prosélytisme, vont contribuer plus que tous les autres à faire connaître Cheikh Ibrahim Niass dès la fin des années 1940 au Nord du Nigeria, au Niger, au Tchad, au Ghana et au-delà. Le mouvement Fityanoul-Islam, fondé par Mahmud Salga au début des années 1960, deviendra par la suite un relais particulièrement actif de la Tijaniyya au Nigeria.

Entre le début des années 1950 et le début des années 1960, le mouvement de Cheikh Ibrahim

Niass se diffusa dans tout le Nigeria comme le décrit John Paden :

Reformed Tijaniyya also spread to non-northern urban centers, such as Lagos and Ibadan, owing largely to the influence of Kano traders in those cities and to the devotion of certain key Yoruba leaders to Ibrahim Niass. Reformed Tijaniyya spread to the non-Muslim towas of the Middle Belt, such as Wukari. Makurdi and Lokoja. In the Eastern Region, Afikpo became the major center, but there were significant zawiyas in Enugu, Onitsha, and Nsukka. In the Western Region, Reformed Tijaniyya spread to Yoruba towns such as Agege, Shagamu, and IFO. In the Midwest, many of the urban Beni and Itsekiri peoples converted to Islam and followed the leadership of Ibrahim Niasse. Such towns as Yola, Gwambe, and Shellam became predominantly associated with Reformed Tijaniyya… (It) also spread to Muslim cities that had traditionally been opposed to Sokoto, such as Gusau (the center of Zamfara Hausa), Argungu (which fought Sokoto most of the nineteenth century), and Maiduguri, a successor city to Kukawa, which resisted the Fulani jihad.